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Alors..
Analyser Dominique de Villepin, c’est s’atteler à un exercice délicat. Parce que sa forme est tellement sublime et séduisante qu’elle anesthésie tout esprit critique de la masse, elle stimule l’affect, et toute critique factuelle et objective est perçue comme rabat-joie.
Mon rôle ici est de ne pas me laisser hypnotiser par cette façade. Je viens gâcher la fête, mais il faut le faire. Car je crois sincèrement que Dominique de Villepin se gâche lui-même.
Il a tout ce qu’il faut pour être une grande figure politique : le verbe, la stature, l’élégance, ce truc rare qui donne encore l’impression qu’un homme peut incarner la France autrement qu’en gestionnaire de supermarché. Il est l’incarnation parfaite du charme politique à la française, cette alchimie entre verbe, posture et prestance qui fait de lui une espèce rare dans le paysage contemporain.
Un dandy républicain, un technocrate à l’ancienne avec la gestuelle d’un diplomate impérial, une élégance qui fleure bon la tradition française du diplomate lettré. une voix ciselée, un port altier. Il crève l’écran, il domine les salons, et surtout, il maîtrise le récit. Il a cette science de la phrase qui s’étire sans faiblir, qui claque sans s’éparpiller. C’est un homme qui, en apparence, fait honneur à la politique : cultivé, habité, étranger à la vulgarité du temps. Un vestige du classicisme gaullien, en un sens. Sur la forme, il aurait pu être un géant, un Malraux avec le panache d’un tribun antique, mais sur le fond,… c’est du Macron.
Et c’est dommage… Dommage parce que je comprends pourquoi les gens l’admirent, parce que je sais pourquoi sous le coup de l’émotion, on le porte aux nues. Parce que dire non aux États-Unis en 2003, ça a de la gueule, parce que poser une voix calme et autoritaire face aux faucons netanyahistes et à BHL, ça impressionne. Parce qu’humilier Apolline de Malherbe – à qui je boufferais bien le cul en passant- avec une phrase bien tournée, ça plaît.
Mais mon taf n’est pas de céder aux emballements. Mon taf, c’est de voir le réel, de prendre du recul sur son parcours, de séparer le sublime de l’utile, le verbe de l’action, le style du fond. Et sur ce terrain, Dominique de Villepin est une déception.
J’essaie de voir au-delà de l’affect, au-delà du plaisir immédiat. Et la vérité, c’est qu’on n’a pas besoin de spéculer. Il a été au pouvoir. Il a gouverné ce pays. Il a pris des décisions. On ne parle pas d’un philosophe flottant, qui lance des idées, on parle d’un mec qui a tenu les rênes de l’État, qui a eu les leviers de commande en main, et qui n’a strictement rien produit de différent du logiciel globaliste classique.
Et c’est là que ça devient pénible. Parce que quand un homme a la prestance d’un monarque mais qu’il agit comme un exécutant interchangeable, il y a tromperie. Villepin, c’est une arnaque intellectuelle de haut vol, un faux espoir pour ceux qui croient encore que la République usuelle peut produire autre chose que des Macron et des Attal. Il a tout pour être immense, mais il ne fait rien de grand.
C’est un peu le même syndrome que Bernard Tapie, dans un autre registre…
Tapie, lui, avait la gouaille du peuple, ce côté chef de bande, tribun des quartiers, entrepreneur de l’arrache, un charisme presque bonapartiste, une énergie qui le faisait passer pour un Boulanger des temps modernes.

Mais dans le fond, c’était du Laurent Fabius, du national-socialisme vintage 80’s, une promesse de renouveau qui finissait toujours dans la tambouille du système.
Villepin, c’est la même illusion, mais dans un schéma opposé. Là où Tapie jouait la carte du populaire flamboyant, Villepin incarne le technocrate aristocratique, le bourgeois à l’ancienne, la noblesse républicaine verbeuse. Ça séduit, parce que c’est rare, parce qu’on n’en voit plus des comme lui. Mais au final, ça reste tiède, ça reste du politique sans colonne vertébrale.
Et c’est ce qui me pousse à dire, à regret, que Villepin est une fraude. Une fraude parce qu’il pourrait être un rempart et qu’il a choisi d’être un figurant. Une fraude parce qu’il a le talent pour infléchir l’Histoire, mais qu’il préfère réciter du ‘oui mais non’. Une fraude parce qu’on lui prête une profondeur qu’il n’a jamais prouvée, parce qu’il donne l’illusion du gaullisme sans en avoir la vision…
D’où vient cette émotion ?
Février 2003. New York. Conseil de sécurité des Nations unies….
Dans la salle, la tension crépite comme un orage sous une chape de marbre. Les caméras fixent un homme grand, élancé, qui s’installe à la tribune. Il est là, Dominique de Villepin, le ministre des Affaires étrangères de la République française, costume anthracite parfaitement taillé, chemise sobre, cravate vin, une allure de diplomate d’Ancien Régime catapulté dans la modernité.

Il a ce port de tête d’un aristocrate tombé du Concorde, ce côté George Clooney version Quai d’Orsay, une gueule de cinéma qui capte l’objectif.
Mais derrière cette élégance de dandy diplomatique, quelque chose se prépare.
Ce jour-là, il entre dans l’Histoire.
Face à lui, Colin Powell, secrétaire d’État des États-Unis. À ses côtés, les ambassadeurs du Royaume-Uni et de l’Espagne. L’Amérique, la grande puissance, celle qui, depuis 1945, impose le tempo au monde. Ce matin-là, les néoconservateurs attendent un ralliement. Ils veulent une validation pour ce qui se prépare : la guerre contre l’Irak.
Ils ont déjà leurs arguments, leurs fioles d’anthrax factices brandies devant le monde, leurs « preuves » sorties d’un PowerPoint géopolitique douteux.
Ils attendent que la France, l’alliée historique, suive le mouvement. Mais la France, ce jour-là, décide de faire ce qu’elle fait de mieux : résister.
Villepin pose ses mains sur la table en bois sombre du Conseil de sécurité, et parle. Et ce n’est pas un simple discours. C’est un moment, une déclaration, une réplique qui s’inscrit instantanément dans l’histoire diplomatique.
Son ton est solennel, grave, mais sans excès. Il ne vocifère pas, il ne tempête pas, il impose. Il parle lentement, articule chaque syllabe avec cette emphase gaullienne maîtrisée.
« Nous sommes dans un moment de responsabilité. Nous sommes devant un choix lourd de conséquences. Ce choix est grave parce qu’il engage l’avenir des peuples du Moyen-Orient, parce qu’il touche directement à la stabilité d’une région essentielle au monde, parce qu’il pose la question des principes que nous voulons établir pour la communauté internationale. »
Dans la salle, le silence est total. Chaque phrase tombe comme une sentence. On entend à peine les traducteurs s’agiter dans leurs cabines. Villepin avance méthodiquement, démonte l’argumentaire américain, évoque les inspections de l’ONU, insiste sur la nécessité d’un règlement pacifique.
Et puis vient cette phrase, celle qui va cristalliser l’instant, celle qui va faire basculer son nom dans l’Histoire :
« Dans ce temple des Nations Unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur que nous avons sont de donner priorité au désarmement dans la paix. »
Il y a un instant suspendu… Quelques secondes où personne ne bouge. Et puis, c’est l’explosion. Une ovation. Une clameur dans l’enceinte du Conseil de sécurité. Rare. Historique. On entend des diplomates africains, asiatiques, latins frapper des mains, appuyer leurs applaudissements. Ils viennent d’assister à quelque chose.
Ce « Non » de la France est devenu un symbole.
Ce jour-là, Dominique de Villepin a incarné le Frenchie raffiné, l’élégance du refus, le panache de la résistance verbale. Un Cambronne en cravate qui refuse de plier. Il devient l’odysée d’un certain imaginaire français, celui d’une nation qui, parfois, sait dire non au rouleau compresseur américain, comme un vieux général en uniforme, solitaire mais imperturbable face à l’Empire.
Là, à cet instant, il est le boxeur qui refuse le combat truqué, le footballeur qui marque en contre-attaque, le gladiateur qui balance son glaive aux pieds de l’Empereur et tourne les talons. Il est Muhammad Ali qui danse face à Foreman. Il joue une partition qui plaît, qui émeut, qui impressionne. Il est le héros du moment.
Et c’est là que commence l’illusion…
Car Villepin a compris quelque chose ce jour-là. Il a vu comment un geste, une posture, une phrase pouvait transcender la politique. Comment un « Non » pouvait bâtir une légende. Dès lors, il va jouer là-dessus, capitaliser sur cette image.
Comme un Mick Jagger qui ne peut pas faire mieux qu’un tube légendaire, comme un Zidane qui ne pourra jamais refaire Zidane, comme un écrivain condamné à être toujours ramené à son chef-d’œuvre.
Villepin, c’est France-Brésil 2006, c’est Satisfaction, c’est Angie !
Mais après ? Que reste-t-il du discours une fois retombée l’adrénaline ?
C’est là où tout se complique. Parce que la diplomatie, c’est une chose. La politique intérieure, c’en est une autre.
Et si Villepin avait été à l’époque un boxeur magnifique, un bretteur verbal sans pareil, qu’a-t-il fait quand il a eu réellement les clés du pays en main ?
Car à part ce moment, qu’a-t-il vraiment produit ? Sur l’immigration, sur la souveraineté, sur la crise identitaire française, sur la décadence culturelle et le morcellement de la nation, où est sa vision ?
Villepin, c’est une croyance aveugle dans le légalisme républicain, une foi absolue dans un État-nation abstrait qui serait capable d’absorber toutes les fractures par la seule puissance de son appareil institutionnel. C’est l’illusion d’un État qui ne serait qu’une mécanique administrative, un mythe du « gouverner c’est organiser » qui refuse de voir que la matière humaine, elle, a changé.
Une vision coupée de toute dimension organique ou charnelle. Villepin, c’est l’éloquence creuse d’une République qui se regarde parler. Là où un De Gaulle savait que la France n’était pas qu’une structure mais aussi un peuple, une chair, une histoire, Villepin ne voit que des institutions et du droit. Il incarne un éthos mécanique où la France est un concept et non un corps vivant. Villepin, c’est le visage noble de l’aveuglement républicain.
Si demain vous lui donnez les clés de l’Élysée, que se passera-t-il ? Rien de différent de ce que nous avons déjà.
Immigration ? Une gestion comptable, quelques paroles sur « l’intégration » et des envolées lyriques sur la République une et indivisible. Aucune remise en question de la submersion démographique.
Souveraineté ? Un européisme feutré, une croyance naïve dans le « dialogue des nations », aucun rapport de force, aucune rupture claire avec le logiciel atlantiste ou bruxellois.
Économie ? Une gestion lisse, une approche libérale sous couvert d’interventionnisme d’État, sans jamais heurter les grands intérêts.
Identité française ? Un vide abyssal, un silence pudique, car pour lui, ces questions sont du registre de l’émotionnel et non du rationnel.
Sur la France en tant que peuple et non en tant que simple territoire administratif ? Rien.
Villepin est un Macron avec de meilleures références littéraires et un phrasé plus élégant, mais avec la même inaptitude à comprendre les enjeux du XXIᵉ siècle. Un Giscard avec la racine capillaire. Un gâchis aristocratique…
Et c’est là que réside la frustration. Parce que l’homme aurait pu être immense. Il a les codes, il a la posture, il a la culture. Il aurait pu être un rempart, un opposant à la politique liquide, un héraut d’une France aristocratique qui comprend les réalités anthropologiques au lieu de les nier. Je lui en veux presque. Mais non. Il a préféré jouer le jeu du républicanisme froid, du discours convenu, s’aligner sur une pensée confortable qui ne veut pas voir, qui refuse de voir.
Pourquoi certains y croient encore ?
Parce que la nature a horreur du vide, parce que nous couchons avec la nostalgie. On cherche désespérément des figures qui ont du style, qui rappellent un temps où la politique était encore un art et pas une gestion de ressources humaines. Et face à des Macron, des Attal, des Le Maire, des Dati, on se raccroche à ce qu’on trouve.
Un homme qui parle avec panache devient immédiatement une alternative. Même quand il n’a rien de concret à proposer. Villepin plaît parce qu’il est face aux médiocres. Dans un monde où les débats sont devenus ternes, toute figure qui a un soupçon de charisme paraît gigantesque. Mais il faut faire l’effort de voir au-delà du théâtre.
De Villepin n’est pas l’alternative, il est une illusion d’alternative.
Où a-t-il vu juste sur la politique interne française ? Dans ses discours, on retrouve les mêmes schémas dépassés, les mêmes paradigmes abstraits.
Certes, il y a des choses sur lesquelles je suis en accord avec Dominique de Villepin. Son refus de suivre les États-Unis en 2003 était non seulement un moment de panache diplomatique, mais aussi une décision juste sur le fond. Il avait vu clair dans le piège néoconservateur, il avait compris que la guerre en Irak serait une catastrophe géopolitique aux conséquences incalculables, et il avait eu le courage de tenir tête à l’Empire.
De la même manière, ses prises de position sur le conflit israélo-palestinien ont souvent été marquées par une lucidité rare dans le paysage politique français. Il a dénoncé les bombardements sur Gaza avec une fermeté qui tranche avec la lâcheté habituelle de la classe politique. Il a rappelé, à juste titre, que le droit international ne pouvait être à géométrie variable, et que la France devait incarner un équilibre au sein du chaos mondial.
Sur ces sujets, il a été brillant. Sur ces sujets, il a incarné quelque chose. Mais gouverner un pays, ce n’est pas seulement faire de belles déclarations diplomatiques. Ce n’est pas seulement parler du Moyen-Orient avec gravité et prestance. Gouverner, c’est s’occuper de la France. C’est comprendre le peuple français, ses douleurs, ses fractures, ses aspirations. Et sur ce terrain-là, Dominique de Villepin est une faillite totale.
Car lorsqu’on revient à la politique intérieure, lorsqu’on quitte le théâtre des relations internationales pour entrer dans le dur de la gestion d’un pays en crise, Villepin n’a plus rien à offrir. Il n’a pas compris les mutations profondes qui travaillent la société française, il n’a pas compris les colères qui montent, il n’a pas compris que la France du XXIe siècle exige autre chose qu’un simple exercice de style oratoire.
Premier ministre de 2005 à 2007, il aurait pu faire quelque chose. Il aurait pu amorcer un tournant, redonner une ligne claire au pays, poser les bases d’un redressement national. Mais il n’a rien fait. Il a été un gestionnaire parmi d’autres, un maillon interchangeable du grand marécage technocratique qui nous sert de gouvernement depuis quarante ans.
Il s’est perdu dans des réformes tièdes, dans des postures molles, dans une vision de la France totalement sous diazepam. Pire encore, il perpétue aujourd’hui ce même logiciel dépassé. Lorsqu’il prend la parole en 2025, il tient exactement le même discours qu’il aurait pu tenir en 1995.
Le fameux ‘Non’ de 2003 l’a sanctifié, les gens ont besoin de figures, même si ces figures ne sont que des réminiscences fantomatiques de l’ancien monde.
Mais une fois cette illusion dissipée, qu’y a-t-il derrière ?
Les alliances..
Parmi les choses concrètes qui viennent briser l’illusion d’un Dominique de Villepin visionnaire et audacieux, il y a ce moment précis de juin 2024, où l’homme qui avait jadis tenu tête aux États-Unis s’est retrouvé à jouer le rôle de rempart républicain face au Rassemblement national. Comme une vieille rengaine, comme une mécanique usée d’avance, il a rejoint le chœur des politiciens du vieux monde en appelant à voter pour le Nouveau Front Populaire lors des législatives anticipées.
Le 19 juin 2024, invité sur LCI, il prend la parole avec cette verve qui lui est propre, cette élégance presque désarmante qui peut faire oublier, un instant, le fond creux de son raisonnement. Il annonce avec gravité :
« Je considère que la priorité doit être donnée à la lutte contre le Rassemblement national. Le Rassemblement national constitue aujourd’hui la véritable menace pour notre pays. »
Rien de surprenant, en réalité. Rien de nouveau. Rien d’audacieux. Rien qui ne différencie Dominique de Villepin d’un énième technocrate ayant respirer ses années dans les hautes sphères, trempé dans cette idéologie figée où la seule réponse aux colères populaires est l’invocation incantatoire du barrage républicain.
Ce qui choque ici, ce n’est pas tant son opposition au RN — après tout, chacun ses convictions — mais son incapacité totale à proposer autre chose, à voir au-delà de cette mécanique d’épouvantail qui sert à maintenir le statu quo.
Dominique de Villepin a été Premier ministre. Il a été ministre des Affaires étrangères. Il a connu l’intérieur du pouvoir et ses rouages. S’il avait une quelconque volonté de transformation, il aurait pu l’incarner. Or, non seulement il ne l’a pas fait lorsqu’il était en poste, mais il continue aujourd’hui à se raccrocher à des solutions déjà éculées.
Là où il aurait pu surprendre, là où il aurait pu apporter une réflexion plus fine sur l’état de la France, sur le marasme démocratique, sur l’échec patent du clivage politique traditionnel, il se contente d’un raisonnement binaire : RN = menace, donc votez NFP.
Du Attal, du Dati, du Juppé…La même rhétorique ridée. La même impuissance face aux fractures du pays. La même vision hors-sol.
Ce choix de Villepin est révélateur d’un problème plus large : il prouve qu’il n’a aucune réponse à donner sur la question identitaire, la question migratoire, la crise sociale, le délitement de la nation. Il ne voit ces thèmes que sous l’angle du danger populiste, sans jamais les considérer comme des enjeux en soi.
Un électeur de droite en colère contre la politique actuelle ? Pour Villepin, c’est un « égaré » qu’il faut ramener vers le bercail républicain. Un électeur de gauche en lutte contre l’oligarchie ? Pour Villepin, c’est une réserve de voix à fédérer sous l’étendard du progressisme tempéré. Mais lui, lui, ne propose rien.
Alors, que ferait un président Villepin en 2027 ?
Il gouvernerait comme Macron.

Il s’appuierait sur les mêmes mécanismes, les mêmes cercles de pensée, les mêmes réflexes pavloviens : peur du RN, glorification de l’Europe, incantation de la République. Il ferait du Macron, avec plus de panache et de prestance, certes, mais du Macron tout de même.
Et c’est là toute l’arnaque de Villepin : on croit qu’il est différent parce qu’il parle mieux, parce qu’il a cette élégance gaullienne, ce phrasé qui évoque les heures glorieuses de la diplomatie française. Mais derrière le vernis, c’est du centrisme sans saveur, du pseudo-pragmatisme qui refuse d’affronter le réel, du conformisme masqué sous l’éloquence. Son appel au vote pour le NFP n’est donc pas un simple positionnement stratégique. C’est la preuve qu’il n’a rien compris. La preuve qu’il n’est qu’un acteur de plus dans cette grande pièce où les élites politiques jouent à se faire peur avec le RN, tout en perpétuant les politiques qui alimentent ce qu’ils prétendent combattre.
Villepin aurait pu être autre chose. Il aurait pu incarner un renouveau, une posture différente, une vision. Mais non. Il s’est sabordé lui-même. Il s’est enfermé dans ce qu’il prétendait dépasser.
Idiot utile du Mitterrandisme ?
Là où l’on croit voir un stratège, il n’y a qu’un exécutant.
Dominique de Villepin, dans ses postures de grand républicain, pense incarner une certaine hauteur de vue, une exigence démocratique, une vision du monde où l’extrême droite serait le dernier rempart à abattre pour protéger l’idéal républicain. Il croit sincèrement qu’en dénonçant le RN à coups de lyrisme gaullien, il défend la démocratie. Il ne voit même pas qu’il est l’idiot utile d’un schéma qu’il prétend combattre.
Et ce système-là, il a un nom : celui que Mitterrand a patiemment construit dans les années 80 pour verrouiller la vie politique française.

Il faut remonter à 1983-1984 pour comprendre ce que Dominique de Villepin est en train de perpétuer sans même s’en rendre compte.
François Mitterrand, maître du cynisme politique, a compris une chose essentielle : si la droite restait unie et structurée, elle serait un adversaire trop puissant. La gauche mitterrandienne, empêtrée dans l’échec économique de la rigueur après les illusions du programme commun, n’avait aucune chance de conserver le pouvoir en 1986 si elle affrontait une droite rassemblée et cohérente. Il lui fallait un levier, un diviseur, un élément perturbateur qui fragmenterait la droite gaulliste et libérale. Ce levier, ce fut le Front National.
En orchestrant, via ses relais médiatiques, la montée en visibilité de Jean-Marie Le Pen, en instaurant un mode de scrutin proportionnel en 1986 qui permettrait au FN d’obtenir des sièges et donc d’installer une fracture au sein de la droite, Mitterrand a réussi un coup de maître : il a divisé la droite contre elle-même.
Et Chirac, par orgueil, est tombé dans le piège.

Plutôt que de réagir intelligemment, plutôt que d’intégrer une partie des thématiques populaires du FN dans une synthèse gaulliste et sociale, il a préféré se lancer dans un combat moral contre une partie de son propre électorat.
Dès lors, la droite française s’est enfermée dans une contradiction : courir après les voix populaires tout en diabolisant le seul parti qui les captait.
Le résultat ?
Une droite durablement fracturée, incapable de se réconcilier avec sa base historique, forcée de se radicaliser à gauche pour obtenir une respectabilité médiatique et institutionnelle.
Villepin s’inscrit dans cette ligne de fracture, il perpétue ce narratif sans même comprendre qu’il est en train de jouer une partition écrite il y a 40 ans.
Et qu’on ne se méprenne pas : celui qui vous écrit actuellement ne se considère pas forcément comme quelqu’un de droite ni de gauche. Je me fous des partis. Ce qui m’intéresse, c’est la mécanique, la stratégie, la compréhension des rapports de force. Et ce que je vois ici, c’est un homme qui pense être un stratège alors qu’il n’est qu’un rouage d’une vieille machine qui tourne à vide.
En s’érigeant en rempart moral contre le RN, il croit combattre une menace, alors qu’il ne fait que renforcer l’hégémonie du système mitterrandien qu’il prétend contester. Il pense être dans la hauteur, alors qu’il n’est que dans la reproduction d’un vieux réflexe pavlovien qui empêche la France de sortir de son blocage politique.
Lorsqu’il appelle à voter pour le Nouveau Front Populaire en 2024, lorsqu’il reprend les arguments creux de l’anti-populisme, lorsqu’il fustige le RN comme un danger existentiel, il ne fait que rejouer la note mitterrandienne.
Et c’est là toute la tragédie de Villepin : il a l’intelligence rhétorique d’un stratège, mais il est en réalité l’idiot utile d’une gauche qui l’instrumentalise sans qu’il ne s’en rende compte.
On a déjà vu ce film…
En 1995, Chirac, qui aurait pu rompre avec ce cycle infernal en faisant de l’immigration et du social une synthèse gaullienne, a préféré se recentrer et prôner la fracture sociale, espérant capter un électorat de gauche déçu sans perdre son électorat de droite. Résultat : il a ouvert un boulevard au FN, tout en étant incapable d’en assumer les causes. Il a créé du rejet, de l’incompréhension, et surtout une droite schizophrène, tiraillée entre ses valeurs historiques et son besoin de reconnaissance institutionnelle.
Villepin fait la même erreur en 2024. Mais lui, au lieu de servir Mitterrand, il sert Macron.
Macron, qui reprend la mécanique mitterrandienne, joue le même jeu : dramatiser la montée du RN pour mieux siphonner les voix de la droite bourgeoise et se maintenir au pouvoir en créant une polarisation artificielle.
Villepin, en bon petit soldat, exécute sans broncher.
« Le RN est un danger absolu ! »« La démocratie est en jeu ! »« Nous devons nous unir pour sauver la République ! »
Ce discours, c’est exactement celui que servaient les chiraquiens en 1995. Exactement celui que servait Jospin en 2002. Exactement celui que servaient Hollande et Valls en 2012. Exactement celui que servait Macron en 2017.
À chaque fois, cela empêchait une vraie refondation politique. Villepin, pourtant si érudit, pourtant si habile lorsqu’il s’agit d’analyser la scène internationale, est aveugle aux mécaniques internes qui verrouillent la politique française. Il croit combattre une menace, alors qu’il n’est qu’un cog en the machine, une pièce interchangeable du puzzle technocratique qui maintient la France dans l’immobilisme.
Là où l’histoire exige des ruptures, des réconciliations, des reconfigurations, il récite des dogmes usés jusqu’à la corde. Il est coincé dans une matrice qui n’a plus de raison d’être. Son erreur, c’est de croire que nous sommes encore en 1984. Que le RN est une anomalie passagère. Que la menace principale vient de ce que l’on appelle « l’extrême droite ». Que la République est un monolithe immuable qui ne peut se repenser.
Alors qu’en réalité, il n’y comprend rien. Il ne comprend pas que le peuple français ne croit plus à ce jeu de dupes. Il ne comprend pas que ce qu’il appelle « populisme » n’est qu’une réponse à un abandon historique. Il ne comprend pas que les fractures qu’il fustige sont des fractures causées par son propre camp. Et c’est pourquoi, quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, il est déjà dépassé.
Dommage, il aurait pu incarner quelque chose !
Il aurait pu être un acteur de la recomposition. Il aurait pu comprendre qu’il fallait autre chose qu’une posture élégante. Mais il a choisi le confort du mensonge.
Alors, Villepin, c’est du panache sans la vision. De l’intelligence sans la lucidité.
Mick Jagger a son Satisfaction et sa Angie. Villepin a son « Non ».
Et c’est pour cela qu’il ne sera jamais autre chose qu’un second rôle dans un film déjà joué cent fois.
Ézékiel Jaad,
27 Février 2025