Le Pen, Algérie et Tortures ?

Il est environ trois ou quatre heures du matin lorsque je rentre chez moi. Je n’ai pas regardé mon téléphone de toute la soirée, encore moins les réseaux. Puis, sans prévenir, cette envie de me connecter à mon Instagram public.
Avant d’y aller, permettez-moi de poser le contexte. Nous sommes quelques jours après la mort de Jean-Marie Le Pen. Ce samedi 11 janvier 2024 marque son enterrement à La Trinité-sur-Mer. Jean-Marie, pour qui j’ai une admiration notoire, c’est bien connu. Il m’a semblé naturel, essentiel même, de lui rendre hommage. Le jour de son décès, j’ai partagé un message, autant pour moi que pour affirmer quelque chose de plus large : un respect pour l’histoire, pour la figure.
Depuis, les réactions affluent. J’ai tenté, dans la mesure du possible, de répondre à chacun.
Mais revenons au moment précis. Je me connecte enfin et, parmi les messages, il y en a un, posé par un abonné ou une abonnée, qui mérite qu’on s’y attarde :
« Quid de Jean-Marie Le Pen et des tortures en Algérie ? »

C’est une question qui n’est ni légère ni anodine. Une question importante. Et bien qu’elle m’ait été posée dans une boîte privée, je décide d’y répondre, non seulement à l’intéressé(e), mais aussi en la retranscrivant ici, car j’estime que ce court texte devait être publié, et cela sous sa forme brute, sans retouches ni fioritures.
L’idée ? Laisser le moule intact pour que le lecteur saisisse mon raisonnement et le ton que j’y mets.
Ma réponse…
Bonjour,
C’est bien que tu me poses la question, et c’est une question qui demande beaucoup de réflexion et de voir les choses de manière holistique.
Commençons…
Jean-Marie Le Pen est né à l’époque de l’Algérie française, où la psyché collective considérait l’Algérie comme un département français. C’est comme si tu étais né au Maghreb à l’époque de la colonisation andalouse : dans ton fort intérieur, dans ta construction psychologique, il était logique que l’Andalousie soit perçue comme une extension de ton environnement. De la même manière, il aurait été logique – et l’histoire l’a montré d’ailleurs – que tu défendes cette terre si tu la considérais en danger pour les intérêts de ton peuple.
En dehors de toute considération morale, je remets en contexte l’esprit de l’époque. Jean-Marie Le Pen avait une vingtaine d’années, il était jeune et rempli de fougue. Quand tu es jeune et emporté, tu es plus impulsif que rationnel, et tu fais confiance à qui ?
À ta hiérarchie, aux anciens, comme on disait.
Et qui était l’ancien de Jean-Marie Le Pen ? Mitterrand
Qui était aux commandes à cette époque ? Mitterrand.
Le socialiste adulé par Mélenchon, qui ne s’embarrassait pas de scrupules au passage : il a fait guillotiner une quarantaine de membres du FLN. Bref, c’est ce même Mitterrand qui envoyait des jeunes comme Jean-Marie Le Pen à la guerre. On a d’un côté la tête du réseau, et ceux du bas.
Donc, je récapitule. Tu es né dans les années 1920. En dehors de toute considération morale, d’un point de vue historique, tu vois l’Algérie comme une extension de la France. C’était banalisé, à une époque où les gens voyageaient peu et se basaient uniquement sur les récits officiels. Le narratif de l’époque ? « Les Algériens et les Français de l’Hexagone vivent en bonne intelligence. »
Si tu étais un Breton ou un Jurassien des années 1920, ce que tu lisais dans la presse allait dans ce sens. Et puis, du jour au lendemain, on te fait comprendre qu‘il y a une ambiance béliqueuse.
Tu pars là-bas pour deux raisons. La première, par un réflexe presque naturel qui consiste à aller défendre les intérêts de ton pays. Surtout que Jean-Marie Le Pen avait un antécédent historique qui montre un peu son caractère : quelques années avant, juste parce qu’il tombe sur un article de France Soir indiquant qu’en Hollande des inondations ont fait des dizaines de milliers de morts, il est parti avec des amis sans que personne ne lui ait rien demandé, aider les Hollandais durant plusieurs semaines. Donc, on voit déjà comment il est façonné psychologiquement. La deuxième raison, c’est que tu as envie de voir si ce qu’on dit dans la presse, si le narratif qu’on te vend, est réel. Tu veux savoir s’il y a des Français qui sont tués, etc.
Et donc, effectivement, tu arrives là-bas, tu es confronté à ces gens. Ces hommes-là ne rigolent pas : ils sont prêts à tout pour défendre leur terre, ce qui est bien entendu compréhensible et logique en soi. Sauf qu’encore une fois, tu es travaillé par cette même psychologie et ce même narratif. Quand tu es face à ces mecs, tu es face à des roublards, des gars qui n’hésitaient pas à exterminer, à mutiler aussi bien des Algériens que des Français de l’Hexagone. Femmes et enfants y passaient aussi, par le biais d’attentats, de la torture ou de tirs.
Il y avait même un rite – je pense à l’embuscade de Palestro– qui consistait à décapiter des Français pour mettre leurs couilles dans leur bouche. Malheureusement, la guerre, c’est la guerre, et les atrocités en font partie. Et attention, je ne dis pas que du côté français c’était mignon non plus : c’était atroce, c’était une boucherie et d’un point de vue légitime, les Français n’avaient rien à faire en Algérie. Je te dis juste dans quel état d’esprit le jeune Le Pen allait là-bas.
Je reprends… Tu arrives sur le terrain et tu es face à des mecs déterminés qui éliminent aussi bien des français que des Algériens de souche que Jean-Marie Le Pen considérait comme des frères d’armes. Parce qu’il faut aussi comprendre la psychologie martiale, la fraternité martiale, cette logique.
De plus, il écrit dans ses mémoires qu’il arrive là-bas, en 1957, la même semaine qu’un attentat perpétré par le FLN, où le bilan affichait des enfants morts. Donc, tu es face à des mecs qui sont prêts à mourir (ce qui est compréhensible encore une fois) pour défendre leur terre. Ils sont prêts, tout comme du côté français, à commettre des atrocités, parce que, encore une fois, malheureusement, la guerre, c’est la guerre.
Et ton unité arrive à en capturer certains pour les faire parler et avoir plus d’informations. Certains parmi eux étaient des durs à cuire, des endurcis, des professionnels comme on disait dans le jargon militaire. On n’était pas chez Michou…
Et j’ai l’intime conviction que, dans ce contexte-là, à cette époque-là, dans ces conditions-là, sincèrement, je le pense du fond du cœur : 90 % de la population aurait torturé pour obtenir des informations.
Maintenant, faut vraiment arriver au cœur de la chose… La torture en tant que telle. Et si Jean-Marie Le Pen y a participé…
Dans ce contexte, Jean-Marie Le Pen reconnaît effectivement dans ses mémoires qu’il y a eu de la torture, mais de quelle nature, et dans quel cadre comparatif ? Les méthodes évoquées incluent ce qu’on appelait la ‘gégène’, la baignoire et les coups.
Je te retranscris directement un passage tiré du tome I de ses mémoires :
《 Alors, oui, l’armée française a bien pratiqué la question pour obtenir des informations durant la bataille d’Alger, mais les moyens qu’elle y employa furent les moins violents possible. Y figuraient les coups, la gégène et la baignoire, mais nulle mutilation, rien qui touche à l’intégrité physique. 》
Donc, oui, il reconnaît qu’il y a eu recours à la torture, mais, en termes de panel comparatif, la plupart des armées du monde, ainsi que de nombreuses milices, ont non seulement utilisé ce type de méthodes, mais ont souvent été bien plus loin dans l’atrocité. Le FLN, de son côté, n’était pas en reste non plus. Et encore une fois, il s’agit de la guerre, avec toute sa brutalité. Ce n’est pas une question de « gentils » contre « méchants » ; c’est une tragédie des deux côtés.
C’est là qu’on arrive à la question centrale : Le Pen et la torture…
Pour moi, si tu veux, c’est très simple. Quand je travaille sur un dossier, je me base sur tout ce qui est disponible : articles, rendus de procès, livres, témoignages, etc. Et connaissant un peu le personnage, s’il avait été impliqué, il l’aurait probablement reconnu.
Or, en consultant diverses sources, à part quelques témoignages, il n’existe rien de structuré ni de réellement concret à son encontre. Jean-Marie Le Pen a, à plusieurs reprises, affirmé dans ses mémoires et ailleurs, qu’il n’a jamais participé directement à ces actes. Il a même poursuivi certains journaux pour diffamation. On est d’accord que tu ne vas pas porter plainte pour diffamation si tu n’es pas sûr de toi ? D’ailleurs, les jugements rendus ne portaient pas sur la véracité des faits, mais sur la liberté de ton des journalistes, ce qui est un point différent. Si les plaintes avaient été sans fondement, il est peu probable qu’il ait engagé des poursuites à deux reprises.
Les accusations de torture reposent majoritairement sur des témoignages, ce qui rend ces accusations solides pour certains, mais pas irréfutables pour d’autres. Il n’existe pas de preuve directe et matérielle qui le relie de façon incontestable à des actes précis. C’est pourquoi certaines personnes considèrent que ces accusations demeurent fragiles ou sujettes à interprétation.
En l’absence de preuves irréfutables, le doute doit toujours profiter à l’accusé. Ce principe est fondamental en droit et en éthique.
Pa contre, pourquoi ai-je subtilement placé le mot « directement » quelques lignes plus haut ? « Il n’a jamais, selon lui, participé directement à ces actes », car, bien entendu — et c’est de son propre aveu — il était au courant. Mais les avoir actées, les avoir orchestrées, etc., est autre. C’est pour cela que j’ai l’intime conviction qu’il a probablement violenté, si on s’écarte du droit et que je me base seulement sur mes intuitions, qu’il a probablement usé de frappes ‘officieuses’. Mais encore une fois, rien ne prouve juridiquement ni judiciairement son implication directe dans les tortures dites institutionnelles.
Et je pense honnêtement qu’il y a une confusion chez beaucoup de personnes, dans le sens où, lorsque Le Pen dit que la torture existait, reconnaître son existence ne signifie pas forcément y avoir participé. Et lorsqu’il dit qu’elle était nécessaire dans certains cas, reconnaître sa nécessité ne veut pas dire y participer.
D’ailleurs, il écrit à propos de cela :
《 Lorsqu’après les élections européennes de 1984 le Front National a pris de l’importance politique, une série d’affaires rapportées par la presse a établi ce fait. D’ailleurs vous l’aviez officiellement reconnu dans le journal Combat du 9 novembre 1962 :
– Je n’ai rien à cacher. Nous avons torturé en Algérie parce qu’il fallait le faire .
Ces phrases, je les ai prononcées. Je ne les renie pas, mais je les explique, j’ai commencé à le faire dans un courrier envoyé à Combat le jour même de leur parution. Un, j’ai donné au mot torture le sens limité que j’ai défini plus haut, et deux, le nous désigne l’armée française dont je suis solidaire, non pas moi et mes camarades, qui n’étions nullement chargés, je le répète, des interrogatoires spéciaux. J’ajoute ici que nous avons agi, nous les paras, nous les légionnaires, nous les soldats français, en conformité avec la directive spirituelle que nous avions reçue de notre aumônier, le père Delarue. Nous, nous avons respecté les lois de la guerre, ce qui n’était pas le cas de nos ennemis. 》
Les journalistes d’investigation Pierre Péan et Philippe Cohen (qui sont plutôt issus de la gauche historique et qui, crois-moi, n’auraient pas hésité à taper sur Le Pen à la moindre occasion) relatent dans le livre ‘Le Pen, une histoire française’ que « s’il a sans doute brutalisé des Algériens », Le Pen n’a « pas pratiqué la torture institutionnelle ».
Mais j’irai plus loin…
Même s’il avait avoué ou participé à ces actes, cela ne changerait pas fondamentalement l’analyse. La guerre, malheureusement, n’a jamais consisté à échanger des bouquets de fleurs. Juger un homme uniquement sur ce qu’il a fait pendant une guerre, à vingt ans, sans tenir compte du reste de sa vie, serait réducteur et injuste. Si on appliquait ce raisonnement, aucune figure historique ne pourrait être évaluée de manière équilibrée. Toutes ont, à un moment ou un autre, eu recours à la violence, souvent dictée par le contexte de leur époque.
Donc, comprends bien mon propos : il est légitime que les Algériens aient résisté à l’occupant, manquerait plus que le contraire, tout comme d’autres peuples l’ont fait au fil de l’Histoire, que ce soit durant la Reconquista ou dans le cas de la Corse. Cela fait partie de la dynamique du monde. Ce que je veux mettre en avant, c’est que peu de gens adoptent une vision globale et nuancée de ces événements. Et quelque part, c’est mon rôle d’apporter cette rationalité. Les émotions, les ressentiments, les sensibilités humaines sont évidemment importantes, mais ce n’est pas mon boulot, elles ne doivent pas primer sur mon analyse politique, historique et publique. Mon rôle est de m’efforcer de prendre du recul, d’avoir une approche froide et « braudélienne ».
Enfin – et je conclus avec cela – je tiens à préciser que c’est un pacifiste qui t’écrit, quelqu’un qui est radicalement opposé à la peine de mort. Philosophiquement, j’ai beaucoup de mal avec l’idée que des individus puissent se réunir pour décider si la tête d’une autre personne doit être séparée de son corps. C’est pourquoi je me fais violence en explorant ces archives qui évoquent des atrocités, où des Algériens ont souffert dans leur chair, en étant dans leurs droits bien entendu, mais où, parallèlement, des Français ont également eu leur lot de morts.
P.S. : On oublie souvent que, malgré les atrocités de la guerre, Jean-Marie Le Pen était l’un des seuls à veiller à ce que ses frères d’armes de confession musulmane, mais aussi des civils, soient enterrés selon leurs rites. Il respectait les traditions sunnites, orientait les corps vers La Mecque, et ce, parfois aidé par un compagnon. Ce geste, bien qu’informel, n’était pas une obligation.
D’ailleurs, en 1970, le leader du FLN, Krim Belkacem, lui aurait confié que cette attention lui avait évité d’être tué lors d’une expédition. Comme quoi, paradoxalement, même dans la guerre, tu peux trouver une forme de poésie et de respect figée à un moment, chose que l’homme moderne, geek et sous la joute de la consommation excessive d’informations, n’arrive pas à déceler.
C’est cela aussi, mon travail… Comprendre non seulement la complexité historique et politique, mais également celle de la nature humaine.
Je te laisse avec ce passage, tiré des mémoires de Jean-Marie Le Pen, tome I, Le Fils de la Nation :









Ézékiel Jaad, le 11 janvier 2025.
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