Réponse à Driss Ghali

Driss Ghali, une personne avec qui j’ai déjà débattu et avec qui j’entretiens un respect mutuel. Nous partageons certaines lignes, certaines convergences, mais il serait intellectuellement malhonnête de nier nos divergences.


Elles sont au nombre de deux, principales et structurantes : la première touche à la question israélo-palestinienne, où il adopte une position favorable à Israël tandis que je demeure plus nuancé, cherchant à penser les rapports de force sans les sacraliser ; la seconde concerne ce que j’appelle l’organicité d’un peuple, ou, pour le dire autrement, l’équation ethnique qui fonde la légitimité d’une nation.


Et c’est précisément à ce sujet que j’ai souhaité répondre à ce tweet, où il écrit :

« Être blanc ne suffit pas pour être français car on ne sort pas prêt et fini du ventre de sa mère. Car l’identité est aussi un vœu, un projet, une ambition. Il faut décider d’être français et se hisser à la hauteur de l’identité française. Être français c’est assumer la méritocratie, le culte de l’excellence, la solidarité et la redistribution qui découlent de la très chrétienne notion de charité. »


Là où je m’inscris en faux avec Driss, c’est dans cette foi naïve, presque mystique, qu’il place dans la volonté et le mérite comme fondements de l’identité. Sa conception, aussi noble soit-elle, oublie une chose élémentaire : l’identité n’est pas un vœu, c’est une racine. On ne “décide” pas d’être français comme on décide de lire Victor Hugo ou de verser un impôt solidaire. On l’est d’abord par un héritage biologique, historique et symbolique, transmis, souvent sans mots, dans le tissu même du sang et des habitudes.


Cette idée d’une filiation invisible renvoie d’ailleurs à la conception de Renan, mais inversée : là où lui voyait la nation comme un “plébiscite de tous les jours”, j’y vois un héritage continu, une respiration lente, presque spinoziste, où l’être collectif ne se décrète pas mais se perpétue. Là où Driss voit un projet, moi je vois une continuité charnelle.


Un Français de souche avec mille défauts… fainéant, inculte, vulgaire, peu importe… reste, dans l’ordre du réel, plus légitime qu’un descendant d’immigrés doté de mille vertus.


Parce qu’au-delà de la morale, il y a ce que Heidegger appelait le Geworfenheit, le “jeté-au-monde” : nul ne choisit le sol qui le fait, la langue qui le hante, le climat qui modèle son tempérament. Non pas parce qu’il “vaut mieux” moralement, mais parce qu’il est la conséquence d’une lignée, d’un paysage, d’un imaginaire collectif qui a façonné la France bien avant que celle-ci ne soit une idée ou une abstraction.


La nation, quoi qu’en disent les idéalistes, ne se résume pas qu’à une adhésion intellectuelle.
C’est ce qu’avait compris Barrès dans Les Déracinés, mais aussi Ibn Khaldoun dans sa théorie de la ‘asabiyya, cette force de cohésion tribale qui précède la conscience politique. Elle précède la conscience. C’est un réflexe, un goût, une mémoire viscérale qui se forme avant même la parole.


On retrouve cette antériorité dans la pensée confucéenne : avant le discours, il y a le li, la forme, la coutume qui ordonne les gestes. La nation, c’est d’abord une politesse ancienne, pas un manifeste. On peut apprendre la langue, s’imprégner de la littérature, citer Péguy ou Jaurès, mais cela ne suffit pas à devenir de l’intérieur ce que d’autres sont par imprégnation millénaire.


Le biologique, sans être une fatalité raciale, reste une empreinte civilisationnelle : il conditionne les manières, les perceptions, les affinités, et même la forme de l’humour ou du tragique. C’est ce que Konrad Lorenz appelait un “fond comportemental spécifique” : l’histoire s’inscrit dans le corps autant que dans les livres.


Ainsi, j’entends déjà au loin les objections prévisibles :
« Mais enfin, ton raisonnement est biaisé, car tu crois à une identité biologique ! »


Je crois qu’entre la naturalité et la construction sociale, il existe une tension fertile.


Je m’explique…


Il faut être sérieusement taré pour croire que la France a surgi d’un bloc homogène, avec ses frontières éternelles. Évidemment que non, certes ! La France, comme toute civilisation, est un lent tissage de flux, mais à l’intérieur d’un socle génétique relativement stable. Bien.

Mais il faut noter qur les études d’ADN autosomal et mitochondrial montrent que le patrimoine génétique moyen des populations françaises actuelles se situe, pour l’essentiel, dans une continuité avec celui des Gaulois et des populations celto-romaines. Des recherches publiées dans Nature (Allentoft et al., 2015) ou dans Science Advances (Lazaridis, 2022) confirment cette homogénéité de fond en Europe occidentale. Les régions du Nord présentent des traces anglo-saxonnes, celles du Sud une empreinte méditerranéenne, mais le tout forme un ensemble cohérent, une continuité anthropologique.

Claude Lévi-Strauss le rappelait dans Race et histoire : la diversité n’exclut pas les structures stables, elle les présuppose.


Et c’est de ce socle, de cette homogénéité relative, qu’a pu émerger une culture commune, une langue, un imaginaire, une sensibilité.


La culture, ici, n’est pas un vernis : c’est le prolongement symbolique d’un biotope. Comme le dit Arnold Gehlen, l’homme est un être “par déficit” qui compense biologiquement par la culture mais cette culture reste enracinée dans un humus précis.


En d’autres termes : ce n’est pas la culture qui crée le socle, c’est le socle qui rend la culture possible.


Les Romains appelaient cela le genius loci, l’esprit du lieu et cet esprit, c’est la somme des morts, des climats, des pierres, des habitudes transmises sans qu’on les ait jamais formulées.


C’est à partir de là qu’on comprend pourquoi la greffe d’éléments radicalement exogènes ne peut qu’altérer la cohésion organique d’un peuple.


Toynbee, dans son Study of History, montre d’ailleurs que les civilisations périssent moins par invasion que par désintégration interne, lorsque la minorité créatrice ne transmet plus son modèle au reste du corps social. Et c’est ici que la lecture superficielle de Toynbee pourrait prêter à confusion, il ne contredit pas cette idée d’organicité : il la prolonge. Car une civilisation n’est jamais détruite par ce qui lui est étranger tant qu’elle croit encore à son propre principe vital. Les peuples ne meurent que lorsqu’ils cessent de vouloir persévérer dans leur être, ce que Spinoza appelait le conatus, cet effort ontologique de durer. Dès lors, les “invasions” ne sont pas des causes premières, mais des conséquences : elles profitent d’un corps déjà affaibli, d’une nation qui a renoncé à sa cohésion instinctive, à sa conscience d’elle-même.


De Gaulle, avec son ironie légendaire, résumait cela d’une phrase : “L’Italien, c’est un Français de bon humeur.” Autrement dit, les peuples d’Europe de l’Ouest forment une continuité d’âme et de sang, une parenté culturelle enracinée dans une proximité génétique et civilisationnelle. Ainsi de là, peut se façonner les pro-territoires comme résultante anthropologique d’une naturalité.


René Girard aurait dit : le semblable pacifie, le dissemblable réveille la rivalité mimétique. D’où la nécessité d’une certaine homogénéité pour la stabilité symbolique.


Mais lorsqu’on fait venir des Érythréens, des Somaliens, des Pakistanais, et qu’on leur explique qu’ils seraient “plus français” qu’un Jean-Marie Le Pen au seul motif qu’ils ont appris deux vers de Chateaubriand, on bascule dans l’absurde.


C’est le triomphe du “dernier homme” : celui qui confond l’appartenance avec la vertu, l’enracinement avec le mérite.


C’est précisément là que Driss se trompe : croire que l’on devient Français par la simple volonté de le devenir, c’est nier le principe même de la transmission.


On ne s’assimile pas à un peuple, on s’en imprègne lentement, et encore : dans les marges, rarement dans la moelle. “Le vaincu imite toujours le vainqueur” mais… il ne devient jamais lui.


Comme je l’ai dit lors de mon débat avec Papacito… Magnifier une race, ça n’a aucun sens. On magnifie la vertu, l’intégrité, l’intellect, l’effort, l’ardeur.
Mais ce n’est pas parce que tu ne magnifies pas une race que tu la nies. Et ce n’est pas parce que tu refuses de la glorifier que tu nies sa légitimité.


Le nier, c’est refuser de voir que les peuples existent, qu’ils ont une texture, un rythme, une manière d’habiter le monde.

Et ce n’est pas incompatible avec la raison.
C’est simplement reconnaître le réel.


Je le dis sans détour : des hommes comme moi, comme Driss Ghali, comme Karim Zéribi, comme Idriss Aberkane, nous ne serons jamais français.


Nous le sommes peut-être juridiquement, mais nous ne le sommes pas organiquement.


Et cela n’a rien d’une blessure : c’est un fait.


Une femme comme Mathilde Panot, que je ne porte pas particulièrement dans mon cœur, est plus légitime que nous. Et le reconnaître n’empêche pas de penser, de débattre, de contester.

Bien entendu que je suis supérieur intellectuellement à Mathilde Panot, il n’y a pas de débat. Mais cela étant dit, ce n’est pas incompatible avec sa légitimité, surplombant la mienne dans le cas spécifique français.

Il faut garder cette lucidité froide : dans l’ordre du réel, un Français ou une Française de souche avec ses failles, ses excès, ses maladresses… demeure plus légitime que nous.


Et toute société qui nie ses faits pour se réfugier dans la morale finit toujours par sombrer dans l’abstraction et la déraison.


C’est la leçon que l’Europe n’a cessé d’oublier depuis 1945 : en confondant le remords avec la vertu, elle s’est rendue sourde à la biologie du monde.


On peut rêver d’égalité, mais on ne décrète pas l’enracinement.


Comme l’écrivait Mircea Eliade : “Celui qui oublie son sol, oublie les dieux qui l’habitent.”