Rima Hassan, Meyer Habib : La même pièce.

On croit souvent que le monde politique est structuré par des oppositions idéologiques claires. Que la gauche et la droite, l’antisionisme militant et le sionisme revendiqué, les pro-palestiniens et les soutiens inconditionnels d’Israël forment des camps irréconciliables. Mais cette illusion ne tient que pour ceux qui regardent la scène sans en comprendre les soubassements. En réalité, certains de ceux qui s’opposent bruyamment sur les plateaux TV partagent une même trahison : celle de l’intérêt national.

Prenons deux figures : Rima Hassan, l’icône montante de la cause palestinienne au sein de la France insoumise, et Meyer Habib, député connu pour son soutien sans faille à Israël, jusqu’au fanatisme. À première vue, tout les oppose. L’une se dresse contre la politique israélienne, l’autre en est l’ardent avocat. L’une parle de Nakba, l’autre de Shoah. L’une agite le keffieh, l’autre arbore l’étoile de David. Et pourtant… ils sont les deux faces d’une même pièce : celle de la préférence étrangère.

Elle a la rage orientale et les trémolos militants, lui l’assurance froide du parlementaire qui croit porter l’Histoire sur ses épaules. Elle pleure des enfants sous les bombes, il parle d’otages comme on parle de dogmes. Et pourtant, à les écouter, à les sentir, à les respirer : aucun des deux ne pense France.

Car à y regarder de plus près, ni Rima Hassan ni Meyer Habib ne semblent véritablement animés par une passion française. Ils vivent ici, ils bénéficient du système français, parlent au nom des Français… mais leurs cœurs, leurs colères, leurs engagements véritables sont tournés ailleurs. Ils tapinent chacun pour un autre drapeau.

La France, dans cette histoire, n’est qu’une loge : un endroit d’où l’on observe, jamais celui où l’on s’enracine.

Rima Hassan parle plus de Gaza que de la France. Son champ lexical, son horizon politique, sa boussole émotionnelle pointent systématiquement vers l’Orient.

Meyer Habib, lui, ne fait même plus semblant. Il a été jusqu’à dire que « sa patrie, c’est Israël », au micro de France Inter, sans sourciller. Il n’a jamais caché que sa mission de député français était, aussi, de défendre les intérêts d’un État étranger. Il est un soldat politique d’un autre pays, mais drapé dans les oripeaux de la République. Pire : il instrumentalise la mémoire juive française pour légitimer une fidélité qui ne va plus à la France.

Les deux s’érigent en parangons de justice, en hérauts d’une lutte morale. Mais en vérité, ils minent la cohésion nationale en priorisant des causes étrangères. Et tous deux pratiquent l’indignation sélective. Ils ne défendent pas la vérité, ils défendent un camp… souvent, leur camp d’origine.

Et c’est là que réside l’essentiel : cette nouvelle classe politique, de droite ou de gauche, qu’elle vienne des banlieues ou des beaux quartiers, ne pense plus français.

Rima Hassan rêve d’une France alignée sur les positions d’Alger, Meyer Habib agit déjà comme si Paris devait calquer sa diplomatie sur Tel-Aviv. Et entre les deux, que devient l’intérêt de la France ? Il est évacué. Marginalisé. Traité comme un reliquat colonial.

La gauche applaudit Rima, la droite défend Habib, mais dans les deux cas, c’est la même logique : le gouvernement par délégation affective. On gouverne à partir d’un ailleurs. On pense depuis une blessure d’importation. On légifère avec une colère venue d’un autre hémisphère.

Entendez-moi bien. Lisez-moi bien. Je ne dis pas qu’il ne faut pas dénoncer ce qui se passe en Palestine. Je ne suis pas de ceux qui confondent le souci de l’universel avec le reniement de soi. Je vous invite d’ailleurs à lire mon article consacré à Dominique de Villepin : un texte dans lequel je critique sa vision de la politique intérieure française, parfois trop vaporeuse. Mais en parallèle, je salue son courage sur la scène internationale, notamment concernant la question palestinienne.

Je ne dis pas qu’une personne qui place l’intérêt national en tête ne peut pas porter son regard au-delà des frontières. Ce serait absurde. Jean-Marie Le Pen, que j’ai toujours affectionné pour son franc-parler et sa vision du monde sans filtres, en est un bon exemple. Nationaliste français par essence, il n’a jamais hésité à dénoncer les exactions du régime israélien, au nom de principes, au nom d’une certaine idée de la justice, au nom d’un équilibre géopolitique nécessaire. Il l’a fait non pas malgré sa fidélité à la France, mais à partir d’elle.

Là n’est pas la question.

La question, c’est quand cet engagement devient exclusif. Quand il occulte tout le reste. Quand le regard sur l’étranger se fait au détriment de l’intérêt national. Et surtout, surtout… lorsque cette posture masque une préférence implicite, presque charnelle, pour une autre nation.

Car dans le cas de Rima Hassan, il faut dire les choses telles qu’elles sont : ce n’est pas seulement la Palestine qui prime, c’est l’Algérie. C’est son axe civilisationnel, émotionnel. La matrice affective.

De la même façon que, pour Mayer Habib, ce n’est pas seulement Israël qui est soutenu : c’est Israël qui devient la patrie première. Israël avant la France, au moindre doute, au moindre conflit d’intérêts.

Et c’est là que tout se cristallise. On croit qu’ils s’opposent, mais ils ne sont que les deux faces d’une même médaille : celle du double attachement, celle du cœur ailleurs, celle d’une fidélité fracturée. Ils ont beau s’invectiver, ils jouent le même jeu. Un jeu où la France est l’arène, mais jamais la cause.

L’un se veut la voix des colonisés, l’autre le défenseur d’un peuple persécuté. Mais aucun ne se vit pleinement comme citoyen d’un destin français commun. L’universalisme n’est plus qu’un ornement rhétorique pour les deux. Et leur opposition, toute en surface, masque une convergence plus inquiétante : ils sont les symboles d’une fragmentation avancée du corps national. Des avatars d’un pays où chacun parle au nom d’une douleur importée, d’un pays lointain, d’un peuple cousin… Jamais de la France, jamais du peuple français.

C’est pour cela que je fais partie de ceux – même si, aujourd’hui, ce positionnement est devenu un gros mot – qui ne mettent pas de côté l’équation ethnique. Oui, je le dis sans détour : plus une société est homogène ethniquement, moins elle est exposée aux conflits de double allégeance. C’est une vérité empiriquement constatable, historiquement vérifiée, anthropologiquement soutenable. Loin d’être un fantasme identitaire, c’est un principe de stabilité structurelle.

Car par essence, la double allégeance ne tombe jamais du ciel. Elle s’agrège toujours à une entité civilisationnelle, historique, émotionnelle. On est traversé par des fidélités invisibles, des atavismes, des attachements implicites : une mémoire collective, un héritage familial, un tissu d’appartenances qu’aucun contrat social n’efface vraiment.

Ce que Hobbes ou Rousseau ont posé comme pacte n’efface pas ce que Darwin, Ibn Khaldoun ou Lorenz ont décrit comme instinct. L’homme n’est pas une page blanche, c’est une strate de loyautés accumulées.

Et c’est pour cela que le républicanisme qu’on nous vend depuis quarante ans, je n’y crois pas. Pas à grande échelle, pas comme récit fédérateur en terrain hétérogène. Le « citoyen abstrait » qu’on évoque dans les manuels de l’ENA ou les salons progressistes n’existe pas en situation de crise. Il n’existe que dans les discours.

Dans le réel, l’homme revient toujours à ses cercles d’origine, à ses identités premières, à ce qui l’a façonné avant même qu’il sache lire la Constitution.

Oui, je crois qu’on peut construire un vivre-ensemble local, contextualisé, avec effort, patience et intelligence.

Mais je ne crois pas à l’universalisme magique. Je ne crois pas au républicanisme incantatoire. Parce que tôt ou tard, l’histoire rattrape les slogans. Les appartenances l’emportent sur les abstractions.

Ainsi…

Hassan et Habib sont l’ultime symptôme du déclin : des élus français qui parlent toutes les langues sauf celle de la France. Ils se haïssent peut-être, mais ils partagent une même infidélité : celle de ne pas habiter pleinement ce pays qui les a nourris, élus, protégés. Ce n’est pas une trahison spectaculaire. C’est pire. C’est une normalisation rampante de la préférence étrangère. Une désaffection polie, institutionnelle, silencieuse.

Leur opposition est une mise en scène. Un théâtre de guerre symbolique. Mais au fond, c’est le même paradigme : la fragmentation. La France comme terrain neutre où s’affrontent les douleurs des autres. La France comme salle des pas perdus. La France comme caisse de résonance de l’exil.

Ce n’est pas une question de religion, c’est une question de loyauté.

Et cette loyauté, ni Rima Hassan ni Meyer Habib ne semblent l’avoir placée là où elle devrait l’être : dans l’intérêt supérieur d’une nation qui les a faits députés, écoutés, payés, et parfois même protégés.

Les débats entre eux ne sont que des affrontements de lobbies concurrents.

Ce ne sont pas les enfants de la France qui se disputent sur ses bancs, mais des héritiers d’ailleurs qui se disputent sa dépouille.

Ézékiel Jaad